Tribulations d’une poussette

Un après-midi de printemps, le gazouillis des oiseaux amoureux. L’air embaume le thym en fleur, les pins et les fragrances d’argelas. La température est idéale, le zéphyr caressant. Les engeances de promeneurs déambulent en tenue légère, sourire dans la voix. Quelques nouveaux aficionados de jogging étrennent leurs baskets, tenue fluo de rigueur, électronique de contrôle sanglée au biceps, walkman sur les oreilles, enfermés dans leur bulle. Les coureurs tous-temps, eux sont passés à la fraîche, sans tapage, assidus depuis des années. Un bonjour de la main.

Des pleurs d’enfant me sortent de ma rêverie. Ils sont intermittents. Le premier voisin est à 200 mètres, cela ne peut pas venir de là. Partout ailleurs, les chênes et les grands pins, la nature sauvage, vierge de présences humaines.

Les pleurs se rapprochent. Une voix féminine, jeune et douce console. Les pleurs s’arrêtent. La poussette émerge du chemin creux qui monte malaisé. Elle est brinquebalée sur les cailloux, dans les ornières. Les pleurs recommencent. Cette fois-ci je vois distinctement ce qui se passe.

La mère s’arrête, passe à l’avant, s’accroupit devant l’enfant assis comme un prince dans la nacelle. Elle lui parle et le caresse. Les pleurs s’arrêtent, remplacés par du rire et des gazouillis. La mère est calme et patiente. Au bout d’un moment, elle se relève, se replace aux poignées de la poussette et reprend sa marche.

20 mètres plus loin, les pleurs reprennent. La mère s’arrête, retourne à l’avant de la poussette, s’accroupit, cajole et parle. Rapidement rire et gazouillis reprennent vie. Et l’attelage se remet en route, jusqu’à ce que … 20 mètres plus loin les pleurs à nouveau. Le même scénario se met en place plusieurs fois de suite. Cette mère est vraiment d’une patience et d’un calme exceptionnels. Beaucoup d’autres parents auraient fini par prendre l’enfant dans les bras, lui aurait donner un biberon comme je l’ai souvent vu faire. Certains vont jusqu’à changer les couches sur des blocs de pierre. À l’angle des chemins ces cailloux se sont souvent offerts comme table à langer à des parents « perdus ».

D’un coup me vient une intuition. Cela m’arrive de plus en plus souvent depuis que je soigne sérieusement mes blessures invisibles. Et si cette fois-ci, je prenais le risque de me faire confiance et de suivre mon intuition ?

Je sors du hamac, parcours les 30 mètres qui me séparent de la clôture. J’entame la conversation pour « sentir » à qui j’ai affaire. Rassuré, j’enjambe les lambeaux de clôture et m’approche lentement.
— Vous êtes d’une patience d’ange avec votre bébé. Quel âge a-t-il ?
— Il aura 11 mois demain. Il commence à faire quelques pas. Ça l’amuse. Même quand il tombe sur les fesses, il rit. Il ne s’est jamais fait mal, sauf une fois où je lui avais mis des chaussures. Je croyais bien faire. C’est mieux pour lui à pieds nus. Mais pour une longue promenade ce n’est pas possible.
— Il a l’air heureux et bien dans sa peau. Je vous ai vu faire avec lui. Vous savez vous y prendre. Vous avez une patience et une douceur qui doivent certainement le rassurer.
— Sauf des jours comme aujourd’hui. Je ne comprends pas ce qui lui arrive.

Je la sens effectivement désappointée et seule. Si personne ne lui propose un autre point de vue sur la situation, elle risque de se culpabiliser, de croire qu’elle est une mauvaise mère. Et au lieu de faire confiance à ses qualités personnelles évidentes de mère, elle risque de les remplacer par des « conseils » stéréotypés et techniques. Elle ira les pêcher sur internet, dans les revues ou auprès de « spécialistes » et de copines qui se considèrent de bons conseils.

Je lui fais part de mon intuition.
En quelques minutes, la nacelle de la poussette est inversée de façon à ce que son bébé ne regarde plus dans le sens de la marche mais vers elle. Quelques mots d’explication sur les stades du développement du bébé lors de la toute petite enfance lui permettent de comprendre pourquoi cette position est plus appropriée.

— Pourquoi ne parle-t-on pas aux mères de choses aussi simples ? Il n’y a pas besoin d’avoir fait 10 ans d’étude pour comprendre.

Une poignée de main chaleureuse et elle reprend sa route. Je la regarde s’éloigner.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, elle se retourne. Un immense sourire illumine son visage. Elle me fait un grand signe de la main et lève le pouce. Son bébé ne pleure plus. La mère est heureuse, plus confiante en elle-même, mieux informée. Je suis heureux, plus confiant en moi-même. Quel enrichissement pour chacun en si peu de temps, et sans qu’il n’y ait un prix à payer.

Je retourne m’allonger à l’ombre dans le hamac. Prendre le temps de ne rien faire pour digérer les richesses que m’a apportées cette brève rencontre. J’en ressors plus heureux et plus confiant. Prêt à franchir une nouvelle étape de mon développement. Comme chaque fois, elle commence par des questions dont les réponses ne se trouvent pas dans les livres.