Orpheline de père

J’anime une formation sur le thème de la transmission des blessures invisibles au fil des généra­tions. Parmi les participants, Simone, une personne de 75 ans. Elle arrive chargée d’une caisse en carton. Elle est remplie de photos jaunies, de quelques lettres défraîchies et de notes manuscrites. Il s’agit de souvenirs légués par sa mère, des photos de ses parents et de ses aïeux.

La formation se déroule à partir de l’histoire des participants. Les personnes travaillent par 3 sur les do­cuments de l’une des 3. Les 2 autres lui font part de ce qui les intrigue, de ce qui leur paraît incohé­rent dans l’histoire « officielle » de la famille. Grâce à cela, de nouvelles pistes de compréhension du passé s’ouvrent. J’encourage les deux « témoins » à oser suivre leurs sensations et leurs intuitions. Et surtout à les exprimer.

En circulant entre les trinômes, je suis attiré par un petit papier (7 x 10 centimètres) que Simone a laissé au fond de sa caisse vide. Une main de femme y a inscrit : mariage à Saint Julien les Olivettes. Avril 1934.
Je continue à passer d’une table à l’autre. Ce bout de papier ne me lâche pas. Simone et les deux personnes qui travaillent avec elle n’ont pas vraiment d’idée à ce sujet. J’ai pourtant la sensation diffuse que ce bout de papier est important. Je demande l’autorisation à Simone de suivre mon intuition.

Et s’il s’agissait de Joseph Van Kalf, son père qu’elle n’a jamais connu ? Il est parti lorsque Simone avait à peine un an. Elle n’a jamais eu de réponse à ses questions, sauf pour s’entendre seriner qu’il était « un triste sire ». Simone est fille unique, et porte le nom de son père Van Kalf. Sa mère a repris son nom de jeune fille et ne s’est jamais remariée. Elle était aussi fille unique. Elles ont vécu toutes les deux sous le toit des grands-parents maternels de Simone jus­qu’à son mariage, précédé un mois plutôt par le décès de sa mère.

Saint Julien les Olivettes existe bien, à 1350 kilomètres et dans un autre pays. Un petit village de 430 habitants. L’employée de mairie a besoin d’une demande par courrier pour pouvoir entamer des recherches dans les archives de la commune. Deux semaines plus tard, arrive une enveloppe au blason de Saint Julien les Olivettes. Je la fais suivre sans l’ouvrir à Simone.
Elle m’appellera pour me confirmer que son père Joseph Van Kalf s’est effectivement remarié dans cette commune, mais en 1932. La date de 1934 inscrite sur le bout de papier est probablement celle à laquelle l’information est arrivée à son ex-femme, la mère de Simone. Simone est à la fois très heureuse d’avoir retrouvé la trace de son père, mais elle est aussi très troublée.

Cette découverte présente en effet un aspect terrible. Elle signifie aussi que toute sa vie, la mère de Simone et ses grands-parents lui ont menti. Ils lui ont délibérément caché l’existence de son père. Ils ont sciemment interdit le lien entre le père et la fille. Simone découvrira même plus tard que son père a essayé de prendre contact avec elle, mais que sa mère et ses parents l’en ont empêché. Le portrait qu’ils dépeignaient de lui était aussi totalement faux.

Je continue à chercher. Il y a peut-être des descendants. Grâce aux annuaires électroniques, en cerclant de plus en plus large autour de Saint Julien les Olivettes, et par le plus grand des hasards, je finis par entrer en communication téléphonique avec le petit-fils de Joseph Van Kalf. Il me donne les coor­données de son père qui se prénomme Raymond. Lui et son père s’appellent tous les deux Van Kalf, comme Simone.

Le lendemain j’appelle cet homme, Raymond Van Kalf. Il n’est qu’à moitié surpris parce qu’il sa­vait qu’il avait une demi-sœur quelque part et qu’elle avait 15 ans de plus que lui. Mais il n’a ja­mais entrepris de démarche pour la retrouver. Il est cependant ravi mais semble très «impression­né». Il me demande de donner ses coordonnées à Simone. « Peut-être n’a-t-elle pas envie de m’en­tendre ? »
En réalité, Simone est tout aussi angoissée que lui. On peut les comprendre.

Quelques jours plus tard, Raymond m’appelle. Il est fâché parce que sa sœur ne l’a toujours pas appelé. Étrange comportement. Peu importe les raisons, je sens qu’il faut les aider à entrer en re­lation. Tout en restant en ligne avec Raymond, j’appelle Simone avec ma deuxième ligne téléphonique. Elle décroche :

— Bonjour Simone. Je suis avec votre frère au téléphone.
— J’attendais son appel.
— Lui aussi attendait le vôtre. Maintenant c’est fait. Vous pouvez vous parler, je mets mes deux téléphones l’un contre l’autre.

J’avais les larmes aux yeux. Je ne comprenais pas ce qu’ils se disaient, heureusement, … mais ils se parlaient. Ils avaient attendu 65 ans.

Au bout d’un moment je suis entré dans la conversation pour m’en retirer. Après avoir vérifié avec eux leurs numéros de téléphone respectifs et précisé lequel des deux appelait l’autre une fois que j’aurais raccroché, je les ai quittés.

Un mois plus tard, ils se sont rencontrés à mi chemin.