Les robes de Marlène

Un beau jour d’été ensoleillé. Les cigales sonorisent la terrasse ombragée du restaurant où déjeunent deux femmes, nappe jaune aux mo­tifs provençaux, poteries typiques garnies d’oliviers. La tonnelle enlacée de glycines les préserve du soleil,  la chaleur exacerbe les parfums doux du jasmin qui s’accroche aux pierres de la façade.

Marlène, la quarantaine, lunettes solaires, débardeur coloré, bracelet maro­cain finement ciselé, raconte à son amie d’enfance la situation dans laquelle elle se trouve. Elle a à peine picoré sa salade niçoise, ses traits sont tirés.

Une fois le récit terminé, Katia la gorge serrée lui dit :
— Ce qui t’arrive est une histoire de fous !

Que s’est-il passé dans la vie de Marlène pour qu’elle soit anéantie à ce point ?

Il y a trois jours, c’était son anniversaire.
Pierre, son concubin lui a offert deux robes d’été en soie. Splen­dides. L’une est longue, d’un élégant bleu uni, feston­née de dentelles lilas. L’autre, mi-cuisses dans des verts chamar­rés, présente des motifs géomé­triques. Les décolletés sont élé­gants sans être tapageurs. Les coupes parfaites.

Marlène est enchantée. Plus que la griffe des vête­ments, ce qui l’enflamme c’est que le cadeau lui montre la valeur qu’elle a aux yeux de Pierre. Elle se sent vivante au plus intime d’elle-même, son âme jubile.
Elle va dans la chambre pour passer la robe verte .
Elle retire son jeans, le jette sur le lit.
— Il faudra que je m’achète des strings invisibles, pense-t-elle.
Des larmes de bonheur montent au fur et à mesure qu’elle se glisse dans la robe.
— Il me connaît vraiment bien. C’est exactement ma taille et la coupe met mes formes en valeur .

Lorsqu’elle retourne au salon, Pierre a mis de la musique classique. Elle es­quisse des pas de danse déhanchés sur la valse.
— Tu es sublime, ma chérie.

Marlène s’approche de Pierre et l’enlace langoureusement. Lèvres collées aux siennes, elle murmure avec tendresse :
— Merci, mon amour. Cette robe est superbe, et ce qui me touche le plus c’est que tu aies pensé à mon anniversaire. J’ai beaucoup de chance de te connaître. Mes copines sont toutes jalouses de moi.

Pierre est ému. Il serre Marlène contre lui. Son corps souple et chaud épouse le sien.

Depuis 3 ans qu’ils vivent ensembles, ils n’ont connu que peu de périodes nuageuses entre eux. Marlène s’entend bien avec les enfants de Pierre. Elle voudrait qu’ils fassent un enfant ensemble. Mais chaque fois qu’elle aborde ce sujet, Pierre a un serrement de gorge et reste silencieux.

Marlène sort Pierre de ses pensées. Elle le sent partir ailleurs. C’est quelque chose qu’elle ne comprend pas chez lui.
— Viens. Je vais essayer la robe bleue, lui susurre-t-elle à l’oreille.
Elle le prend par la main.
Arrivés dans la chambre, Marlène se déshabille. La soie verte glisse sur sa peau. Le frôlement agréable l’émoustille. Dans un souffle la robe tombe en corolle à ses pieds. Elle est nue. Pierre lui tend la robe bleue. Marlène la prend et la pose sur le valet de nuit.
— Mais tu ne l’essayes pas, demande Pierre.

Marlène s’approche de lui et l’embrasse. Pierre est décontenan­cé. Marlène l’embrasse avec fougue. Tout en le poussant de son corps nu vers le lit, elle dénoue sa cravate et commence à déboutonner sa chemise. Elle n’a pas le temps d’arriver au bout. Ils sont contre le lit. Elle renverse Pierre et se love sur lui.

Le lendemain matin, Marlène chantonne dans la salle de bain. Pierre dort encore. Avant de prendre sa douche, elle a enfilé la longue robe, la bleue qu’elle n’a pas essayée hier.

— Quelle splendeur ! pense-t-elle. Pierre a vraiment bon goût. Je la mettrai samedi pour aller au barbecue chez les Vankampe­nout. Ce midi j’irai aux Galeries Fringuettes, m’acheter des sandales en cuir et une étole assortie.
Marlène est impatiente de porter ses nouvelles robes.

Tout à coup, elle se souvient qu’elle a une veste et des mocassins qui seront bien assortis avec le vert.
— Quelle chance. Je vais pouvoir porter la verte ce matin pour aller au bureau.

Elle est heureuse, prête à partir, à l’heure et sans stress. Ce n’est pas courant. Une dernière touche à son rouge à lèvres. Elle aime le ma­quillage discret qui souligne ses yeux profonds. Son regard est attiré dans le miroir dont elle a frotté la buée. Derrière elle, Pierre l’observe, appuyé au chambranle de la porte.

Marlène se retourne vers lui :
— Tu as bien dormi, mon chéri ?
Pierre reste figé. Il ne répond pas, les yeux froids et rétrécis.
— Tu pars plus tôt à ton cabinet ce matin ?
Pierre ne répond toujours pas et continue de la fixer, inquisiteur.
— Tu as mis la robe verte, lance-t-il avec des tressaillements durs dans la voix.
— Oui ! Pourquoi, il ne fallait pas ? s’étonne Marlène déconte­nancée par le ton de voix.
— Je savais que tu n’aimerais pas la bleue, grince Pierre.

Marlène est éberluée. Elle ne comprend pas de quoi il parle :
— Mais Pierre c’est insensé. Réfléchis !
— Non, j’ai bien vu ton attitude depuis hier soir. Tu n’as même pas voulu l’es­sayer. C’est chaque fois pareil. Ce que je fais pour toi n’est jamais bien.
— Mais Pierre, écoute-moi. Je ne peux pas mettre …
— Tu n’es avec moi que pour mon fric, la coupe brutalement Pierre. Ce n’est pas avec ton salaire de petite secrétaire que tu pour­rais te payer des fringues de ce prix.

Marlène ne sait plus que penser, ni quoi faire. Son cerveau est brutalement submergé par un brouillard gluant. Elle sent sa rai­son vaciller, écra­sée par l’absurdité des paroles de Pierre. Elle se sent tomber dans un gouffre sans pouvoir arrêter la chute. Un abîme de confusion mentale. Disparus les som­mets de bonheur sur lesquels elle avance depuis qu’elle vit avec lui. Marlène sent des larmes d’impuissance et de colère monter.
— Je l’aime, se dit-elle, mais il me rend folle quand il est comme ça.

Ces comportements effrayants de Pierre reviennent régulièrement. Et parler pen­dant des heures pour essayer de le raisonner ne sert à rien. Il faut qu’il sorte de son délire. C’est chaque fois la même chose.

Marlène est effondrée.
— Est-ce que cette folie s’arrêtera un jour ? pense-t-elle. Je n’en peux plus de ses crises qui me fracassent sans prévenir. Je suis constamment sur mes gardes. Même quand ça va bien, j’ai l’angoisse de la crise suivante. Je ne suis plus moi. À chaque esclandre je suis détruite un peu plus.

Elle regarde Pierre, incrédule et désemparée. Il lui apparaît flou au travers de ses yeux inondés de larme. Son maquillage coule. Elle a mal au ventre et envie de vomir. Cette situation la rend folle. Elle aurait besoin d’exploser à force d’être traitée de cette façon, expulser d’elle cette violence que Pierre injecte. Mais l’effondrement à l’intérieur d’elle-même l’a vidée de son énergie. Elle connaît bien cette sensation d’être là sans exister. L’âme ra­vagée, le cer­veau incapable de rassembler ses pensées, de ré­agir.

Elle a froid. Elle se sent stupide dans cette robe verte. Partir, disparaître, être ailleurs, s’envoler. Elle aimerait tellement être dans un cauchemar. S’éveiller, ouvrir les yeux et que la folie s’arrête.

En vacillant elle passe devant Pierre pour sortir de la salle de bain. Il l’attrape par le bras et serre.

— Arrête. Tu me fais mal. Je dois aller travailler. Je vais être en retard.
— Tu ne vas tout de même pas aller travailler dans cette tenue de pute. C’est comme si t’étais à poil, jette Pierre glacial. Tu cherches à te faire dra­guer ?
— Pierre, lâche-moi. On parlera de ça ce soir. Je vais mettre un jean.

Marlène en larmes se dirige vers la chambre. Pierre la suit et repousse la porte qu’elle s’apprêtait à fermer.
— Pierre, laisse-moi me changer, supplie-t-elle.
— Pourquoi, tu as honte que je te regarde ?

Marlène est tétanisée. Lui au moins, ne l’a jamais frappée. Mais elle a peur. Elle enlève la robe de soie. Il n’est pas violent. Et pourtant, à cet instant elle se sent brutalisée, violée, salie, humiliée. Le regard de Pierre la rabaisse au rang d’objet dont il dispose. Il n’est pas violent, non ! Il est pire ! Il assassine l’âme et viole la dignité.

Marlène enfile son jean, un chemisier de couleur. Surtout pas blanc, c’est transparent. Surtout bien le boutonner. Trois bou­tons ouverts, c’est trop : elle se souvient de leur dernière scène. Une fois de plus, Pierre a commencé par des reproches sous forme d’insinuations sarcastiques, sourire figé aux lèvres. Ensuite, elle a eu droit à la séance de cris et aux délires. Elle a mis plusieurs jours à s’en re­mettre.

Marlène est frigorifiée. Elle aurait dû prendre une veste. Pourtant 28° à l’affichage de la pharmacie. Et il n’est que 08h30. La canicule dure depuis 3 semaines.

— J’ai froid, pense-t-elle, en frissonnant.

Quelle solution a Marlène ?
Une personne sensée partirait immédiatement. Être traitée avec autant de mépris, sans la moindre raison, est impensable. Il est anormal de supporter ça, même s’il y avait une raison supposée valable qui justifierait ces traitements ab­jectes.

Toute personne sensée, dès le premier contact avec Pierre se serait écartée très loin de lui. Elle aurait senti qu’il portait en lui cette destructivité irré­pressible. Donner le change pour que rien ne change : l’assassinat du bonheur derrière des signes extérieurs de bien-être. Des béquilles de l’estime de soi pour tenter d’être quelqu’un qui compte aux yeux des autres.

Pourquoi Marlène n’a-t-elle pas cette capacité pourtant naturelle de s’éloigner du danger, de ce qui la détruit ? Pourquoi tombe-t-elle chaque fois sur le même profil d’homme ? Derrière des situa­tions sociales, des activités professionnelles différentes, le mode de relation qui s’installe provoque chez elle les mêmes souffrances, réveille les mêmes blessures de son âme. Et cet enfant qu’elle vou­drait tant, et que les hommes à chaque fois refusent sans le dire de façon claire ?

Par deux fois déjà, son propre corps a aussi refusé l’enfant qu’elle veut de toute son âme. Deux fausses couches qui ont renforcé son sentiment diffus de ne pas avoir le droit d’être une femme.

Qu’est-ce qui l’empêche d’être une vraie femme, puissante et douce, auto­nome et liée avec un homme par des liens qui li­bèrent ?

Ces liens qui libèrent en soi tous les possibles. Ces Unions qui créent la Force.

Une force disponible pour chaque membre de l’alliance. Chacun s’en nourrit pour s’avancer vers l’épanouissement de son âme. Lorsqu’il y a de l’Amour sincère 1 + 1 égale 3. Le 3, cette force gratuite, inépuisable qui donne à chacun l’énergie pour soigner ses blessures invisibles … à condition de savoir l’utiliser.
Il est temps pour Marlène d’apprendre.