Le secret de Madame Vandenbrugh

Madame Vandenbrugh a 84 ans, bon pied, bon œil, humour et galéjades. Depuis des décennies elle tient commerce au village. Son logement est situé au-dessus de sa boutique. Au second, elle a un couple de locataires. La maison familiale dont elle a hérité, est située dans un autre village, à 15 kilomètres. Elle est occupée gratuitement par un de ses neveux éloigné. Elle est fille unique et n’a pas eu d’en­fant. Personne ne lui a connu d’homme dans sa vie.

J’attends mon tour dans le magasin. Je suis le seul homme, élément incongru dans ce lieu de femmes, fréquentés par des femmes, animées par des conversations de femmes.

Madame Vandenbrugh se plaint de son épaule. Elle est tombée en se précipitant vers le facteur pour réceptionner un colis. Le colis provient de Chine, au nom de son neveu et sans aucune marque exté­rieure. Elle a appris plus tard, qu’en réalité ce colis était destiné à un ami de son neveu. Une étrange affaire qui lui a valu cette chute et l’impression d’avoir été manipulée et entraînée malgré elle dans une his­toire pas claire. Les médicaments et le travail du kiné n’arrivent pas à bout de son mal.

Elle n’a pas de voiture. Je lui propose de revenir pour magnétiser son épaule avec un appareil. Je lui propose qu’elle demande à une de ses connaissances d’être présente ce jour-là . Elle a accepté avec enthou­siasme.

Le jour convenu, à l’heure de midi lorsque le magasin est fermé, elles sont effectivement deux à m’accueillir. J’ai bien entendu magnétisé l’autre femme aussi. Plusieurs rendez-vous ont eu lieu à trois, au magasin et pendant la fermeture de la mi-journée.

Ensuite, de façon très subtile, l’une comme l’autre se sont arrangées pour se retrouver seule avec moi. La seconde femme était motorisée et, à l’occasion d’une absence de Madame Vandenbrugh, elle est ve­nue à mon cabinet de travail puisque nous ne pouvions pas nous retrouver au magasin.
Madame Vandenbrugh m’a demandé de venir pendant les vacances scolaires alors qu’elle savait bien que l’autre personne était « coincée » par la garde de ses petits en­fants et qu’elle ne pourrait pas venir. Il n’y a plus jamais eu de rendez-vous à trois. Ils n’étaient plus nécessaires. Ensembles et du fait même se sentant en sécurité, elles avaient pu vérifier que je n’étais pas un dangereux malfaiteur et qu’elles pouvaient avoir confiance. Leur démarche était normale, même absolument indispen­sable au vu des faits divers dans les médias.

Lors de ce premier rendez-vous seul à seul, Madame Vandenbrugh m’a confié des pans entiers de son enfance, de ses peurs. J’avais l’impression qu’elle n’avait jamais parlé à quiconque de ce qui la concernait intimement. L’heure d’ouverture du magasin et la perspective du rendez-vous suivant m’ont aidé à cadrer son flot intarissable d’elle-même. Il n’était plus question de son épaule, mais je l’ai magnétisée comme d’habitude.

Au second rendez-vous en tête à tête, toujours dans les mêmes conditions, Madame Vandenbrugh a recommencé à parler pendant que je la magnétisais. Jusqu’au moment où j’ai senti qu’elle se raidissait et bloquait sa respiration :

Qui vous bloque et vous rend si malheureuse ? Laissez votre corps respirer, il n’est pas coupable.

Elle est restée en apnée quelques instants de plus et d’un coup une grande inspiration a libéré des flots de larmes à « gros bouillon ». Elle a pleuré durant de longues minutes en serrant mes mains avec force comme un naufragé qui s’accroche aux mains qui le soutiennent hors de l’eau. Nous sommes restés en silence jusqu’au moment où :

Mon père m’a violée quand j’étais petite. Ça a duré de 8 à 14 ans.

Ses pleurs ont redoublé. Ses mains ont serré les miennes avec encore plus de force. Le silence était le seul témoin acceptable.

Je n’ai jamais parlé de ça à personne.
— Et votre mère ? Elle ne vous a pas protégée ? Elle aurait même dû porter plainte.
— J’ai essayé de le lui dire. Elle m’a frappée à plusieurs reprises en me disant que j’étais perverse et que je mentais. Que je devais avoir honte.

Les larmes et les sanglots de Madame Vandenbrugh ont redoublé. Petit à petit, le silence partagé met du baume sur ses effroyables blessures.

Ça me fait un grand bien d’avoir pu parler de ce secret monstrueux. Il me rongeait de l’intérieur.  Je me sens enfin délivrée au bout de 70 ans.

Elle a continué à parler lentement. Il faudra encore du temps pour qu’elle évacue d’elle la honte et la culpabilité écrasantes et incompréhensibles qu’aurait du ressentir son père et d’une certaine façon sa mère.

La vie doit continuer. Il va être temps qu’elle monte chez elle pour se « rafraîchir », avant d’ouvrir le magasin.
Notre rendez-vous suivant a été fixé. Ce sera le dernier, au cours duquel elle me dira :

— Je me sens tellement soulagée et légère. Merci.

Ce merci et l’éclat des yeux de cette courageuse dame de 84 ans chaque fois que je la croise au village, m’ont encouragé à continuer mon travail. Faire connaître la guérison des blessures invisibles et créer des dispositifs au service des victimes. Qu’elles aient la possibilité de parler sans peurs et sans hontes. La parole est tellement apaisante et libératrice.

Merci, Madame Vandenbrugh et les autres personnes qui m’ont fait confiance. De fait, et sans le savoir, vous m’avez encouragé à continuer. Alors que parfois je suis tellement proche d’abandonner quand je suis confronté à la bêtise et à la perversité de certaines personnes délibérément malveillantes, y compris dans les services municipaux.