Le dentiste Jean H… m’a mutilé

Avec ce témoignage, on entre dans ce que l’humanité a de pire. Âmes naïves ou trop sensibles s’abstenir.

Grisaille d’une ruelle étroite dans la ville ancienne. Un étroit ruban bleu chapeaute les façades d’im­meubles déformées, assises sur des trottoirs étriqués. Des grilles aux barreaux ventrus empiètent sur le trottoir. Coincés entre ces chiens de garde et les voitures ventouses, les rares piétons ont du mal à marcher.

Linteau et encadrements en pierres ouvragées, porte cochère massive, bois vernis brillant, poignées de porte étincelantes à force d’être briquées par des petites mains de service.

Une voix répond à l’appel de mon index sur la sonnette. L’annonce de mon nom déverrouille la porte que je pousse pour pénétrer dans un hall impersonnel, vestige d’une époque bourgeoise révo­lue dans le centre d’Aix en Provence. Des marches inégales m’emmènent en tournant dans le cli­quetis de tomettes descellées et le froid de la rampe en fer forgé noirci. Tombée de la croisée du pre­mier étage, la lumière sombre de la cour intérieure se perd sur les teintes pastelles des murs. Des moulures endommagées par le temps dissimulent leur honte dans la pénombre du haut plafond.

Une plaque de laiton clinquant m’indique que je suis au bon étage et devant la bonne porte. Enfin : « bonne porte » est une façon de parler. La suite montrera qu’il aurait mieux valu pour moi que je fasse demi-tour à toutes jambes.

Derrière la porte, même tons pastels impersonnels, plaintes du plancher qui craque, une jeune femme uniformi­sée blouse et sourire. Contraste saisissant avec son physique malingre.

Salle d’attente. Tons pastels synthétiques encore, désordres et fissures dans le mur repeint, sièges capitonnés à l’ancienne, canapé inconfortable. Une vulgaire musique commerciale échappée de la radio s’impose en sourdine, exaspérante, polluée par le brouhahas de la rue. Trop enflé, un ficus terne encombre l’espace. Il souffre de la beauté brillante de ses voisines en plastique. Sur la table basse, la pile bien rangée de revues défraîchies à force d’être triturées par des mains qui n’ont pas envie de lire.

Salle d’attente. Attendre.

À chaque fois que je viendrai ici ce sera la même attente, systématique. Au minimum le quart d’heure aixois. Exaspérant pour moi qui suis systématiquement 10 minutes en avance pour ne pas faire attendre, pour ne pas disposer des autres et de leur temps.

Attendre le bon vouloir, à disposition, dépendant, coincé. Attendre.

Réfléchir. Cette façon de faire patienter les patients est tellement entrée dans les mœurs, que per­sonne n’ose s’exprimer. Dire son mécontentement légitime d’être traité avec cette légèreté chargée de mépris. Comme si pour être soigné, il fallait accepter d’être traité en êtres inférieurs. Comme si cette soumission imposée était une marque de déférence due à des êtres supé­rieurs.

Ne pas perdre mon temps, ni me laisser envahir par la rancœur et l’exaspération d’être traité sans réelle considération. Me servir de mes sensations du moment comme point de départ du processus de compréhension de ce comportement anti-social. Laisser cheminer mes pensées. Au bout de quelques minutes, je me rends compte que tout ce que je rencontre depuis que je suis entré dans cet immeuble est factice. Les tons pastels sans âme ne sont qu’un mauvais plagiat de la noblesse des vrais enduits à la chaux et des ocres naturels. Efforts vains et pathétiques. Des produits artificiels et polluants pour tenter, en vain de se hisser à hauteur d’élégance et de beauté des matériaux naturels.

À cet instant pourtant, je suis loin de prendre conscience que le locataire des lieux est raccord avec le décor qu’il a planté et dans lequel il abuse de son pouvoir technique. Je viens de pénétrer dans la bauge d’un tricheur, un spécialiste du faux-semblant, plus proche de l’arracheur de dents sournois que du soi­gnant attentionné et compétent. Mais à cet instant je n’en ai pas la moindre conscience. J’accepterai de vivre ce genre de séance plusieurs années avant d’être capable de sortir de ma torpeur émotion­nelle et de réagir. Il aura fallu que la violence de cet homme prenne des proportions inimaginables de cruauté, et m’atteignent dans mes chairs pour que je réagisse.

À chaque rendez-vous, le scénario est identique et bien rôdé. Passé le temps de l’attente rituelle :

— Monsieur, c’est à vous, m’invite le sourire triste de l’assistante. Elle a été bien dressée au service du petit potentat des lieux.

M’allonger comme un animal pour le sacrifice, un bavoir papier sur la poitrine, gobelet plastic rempli d’eau et … attendre. Attendre l’entrée en scène de l’officiant, la diva névrosée.

Une grêle de petits pas, saccadés et rapides. Il arrive en se dandinant, sourire et questions convenues aux lèvres. Au début je me suis laissé dupé par ce simulacre amical. En réalité, il n’attend pas de ré­ponse. Ses paroles et les personnes auxquelles elles s’adressent, ne sont que des éléments du décor dont il a besoin. Il est à la fois l’acteur, le metteur en scène et le spectateur de sa propre fiction de vie. Les autres ne sont que des accessoires.

Sa conversation est une succession de paroles sans fil conducteur à laquelle je suis soumis sans pou­voir répondre puisque ses instruments m’empêchent de parler quand il le décide. Son monologue meuble le silence et lui sert de soporifique pour endormir la méfiance de ses « patients ».

Les quelques fois où j’ai pu parler, il s’est empressé de remettre ses instruments dans ma bouche pour me faire taire et éviter les sujets impliquant. Comportement d’autant plus paradoxal que c’était lui-même qui me parlait de ses problèmes de voisinage à son cabinet mais aussi à son domicile.

Un jour, il a été question de ses relationnels difficiles avec son agence bancaire. Nous avions la même et nous aurions pu en parler en connaissance de cause. Mais aborder avec lui la réalité des manipulations des commerciaux et la perversité du directeur de la banque était impossible. À tel en­seigne qu’il a préféré garder la tête dans le sable et continuer à se faire abuser par la banque. Pour ma part, après une tentative d’explication avec le directeur, j’ai changé de banque, aussi bien mes comptes privés que professionnels.

— Tu veux une pause ?

— Non, ça va, Jean. Il n’y a pas de problème.

Comment sommes-nous passés au tutoiement ? Je ne m’en souviens plus, pas plus que du processus qui a fait glisser de la relation professionnelle à une relation d’emprise et d’assujettissement, der­rière des apparences amicales trompeuses. Cette descente aux enfers s’est faite de façon très lente (environ 3 ans) et, du fait, imperceptible et inconsciente.

Pour la xième fois, il me susurre :

— Tu veux une pause ?

— Non, ça va, Jean. Il n’y a pas de problème.

Sa « gentillesse » outrancière m’exaspère. D’un autre côté, il m’a déjà fait remarquer que je « trans­pire de la moustache : un signe de peur ».

De la façon dont elle est formulée, sa remarque est quasi un reproche. Jamais il ne s’est enquis des raisons de ma peur. Il s’agit d’une terreur compréhensible qui resurgit de mon enfance. S’il avait su la violence monstrueuse que j’ai subie de ses collègues, il serait peut-être devenu respectueux et dé­licat avec moi de façon vraiment sincère. Mais en est-il capable et s’intéresse-t-il de façon sincère à l’intérêt de ses victimes, euh pardon … de ses patients ? La suite montrera que non !

Au fil des mois, il continue à susciter mes compliments à propos de toutes sortes de choses, par exemple les travaux de peinture réalisés dans son cabinet. Lors d’une séance, il me vante les prouesses de son nouvel appareil de radiographie dont il me fait une démonstration. Son comporte­ment me donne l’image d’un enfant un lendemain de Noël.

Il me parle avec fierté de la maison de ville avec jardin que lui et sa femme viennent d’acheter, de son fils qui fait « sa médecine ».

Un jour que j’étais le dernier client de la matinée, sans me demander mon avis il s’impose à brûle‑pourpoint pour m’accompagner à pied, au centre-ville. J’ai rendez‑vous chez le mécanicien dentaire pour finaliser la teinte d’une prothèse en céramique.

Lors d’une autre séance, ses « gentils » comportements, en apparence puérils, ont commencé à lais­ser transparaître la fureur violente qu’ils dissimulent. Son masque a commencé à se fendiller. Plus exactement, j’ai commencé à ouvrir les yeux et à recalibrer mes détecteurs. Ils permettent de repérer AVANT qu’elles ne me fassent du mal, et derrière leurs grimaces souriantes, les personnes dangereuses comme lui.

Jean H… m’annonce qu’il a acheté un nouveau fauteuil de soin. Je ne comprends pas ce qu’il me raconte. Son fauteuil actuel est en bon état et fonctionne parfaitement. Il noie le poisson et ne ré­pond pas à mes questions. Peut-être y-a-t-il des raisons fiscales et suis-je trop curieux ?

— Et que vas-tu faire de ton fauteuil actuel ?

— L’entreprise qui vient installer le nouveau, reprend le vieux.

— Ils te le rachètent ?

— Non, il part à la casse.

— J’aimerais le récupérer. Je pourrais m’arranger avec cette entreprise.

— Ce n’est pas possible. Il est interdit de réutiliser du matériel qui n’est plus aux normes. Il ne peut même pas être en­voyé en Afrique, me lance-t-il sur un ton agressif.

Je suis abasourdi par sa capacité à proférer des stupidités aussi grotesques sans sourciller. Il ânonne ces fausses vérités avec l’aplomb et le mé­pris de celui qui pense détenir la vérité et se valorise de l’enseigner à un arriéré mental.

Il ne soupçonne pas un seul instant que j’ai travaillé 10 ans dans l’humanitaire, notamment en Boli­vie et au Mali. Son cerveau clivé n’imagine pas que j’ai convoyé vers ces deux pays des camions et des 4×4 chargés de matériels médicaux devenus obsolètes en Europe. Il ne soupçonne pas l’accueil que la population réservait à ces appareils et instruments « bons pour la casse ». À Ocuri, village de 800 âmes perché dans les Andes à 4000 mètres d’altitude, nous avons construit l’hôpital rural avec des matériaux locaux et du matériel médical de récupération européenne (table de chirurgie, signali­tique, table d’obstétrique, stérilisateur, bistouris, siège de dentisterie, médicaments, …).

Son comportement obtus est effarant. Il relève de clivages psychologiques profonds, d’enferme­ments dans des modes de penser stéréotypés et d’un désintérêt total pour son entourage.

En quelques secondes je mesure l’ampleur de son handicap social et de ses déficiences psychiques. À force d’expériences – professionnelles et privées – et de formations, je sais qu’il n’y a rien à attendre de la part de ce type de détraqués, en échange de l’argent qu’on lui paye, à part une extrême violence.

Mais cela n’a pas suffit ! Il m’aurait fallu plus de temps pour mieux régler mes « antennes » et surtout faire confiance aux informations que je capte grâce à elles. Déboussolé par une sorte de « syndrome de Stockholm » et empêtré dans ma prétention maladive à aider, je n’ai pas su prendre la seule mesure qui s’impose dans ce genre de relation : fuir à toutes jambes et ne pas se retourner. C’est ce qu’a fait une de mes connaissances dès sa première visite chez H…. Je n’ai pas su non plus entendre ce qu’elle me disait à propos de ce pervers et qui s’est révélé parfaitement exact.

Toujours est-il que une ou deux séances plus tard, je dis à Jean H… :

— J’en ai assez de cette ferraille dans la bouche. Est-ce qu’on pourrait faire quelque chose ?

Il ne dit pas un mot, enfermé dans un mutisme parfait, et se lance sans hésitations dans ce qui va se révéler être un crime. Son comportement est un véritable cas d’école pour étudiants en psychiatrie.

Il prend une seringue, la remplit et m’injecte le produit à plusieurs endroits dans la gencive supérieure. Je suis tétanisé, comme lobotomisé. J’assiste sans émotions à un film d’horreur dont je suis l’acteur qui tient sans broncher le rôle de la victime sacrificielle.

À l’âge de 8 ans j’ai été la victime collatérale de violences parentales. J’ai servi d’exutoire. Mon incisive supérieure gauche a été cassée par une chaussure lancée à la cantonade. Ma seule faute est d’avoir été sur la trajectoire et de ne pas avoir détecté, avant qu’il se produise, le « pétage de plombs » de ma mère. Depuis ce jour funeste, ma bouche sert de gagne-pain à des tas de dentistes, du plus compétent et vraiment soucieux de mon intérêt, au pire salopard comme H…, en passant par un tas de diplômé-es fantoches.

Après avoir endormi ma gencive, Jean H… entreprend, toujours silencieux comme une tombe, de détruire 3 dents (l’incisive centrale droite, les incisives latérales droite et gauche). Elles sont toutes parfaitement saines et n’ont jamais eu le moindre traitement. Ensuite, il dévitalise les racines et insère dans chacune un pivot métallique. Son mutisme a un avantage. Il n’y a plus ces incessants : « Tu veux une pause ?« 

Toujours en silence, l’artiste sculpte maintenant une prothèse en résine pour combler le vide laissé par les dents qu’il a supprimées. Que dis-je : le vide. Plutôt un gouffre. On est loin des dents du bonheur !

Mon mutisme et mon absence totale de réaction pendant que H… commet ses atrocités sont effrayants. Ils se sont conjugués avec le fait que mon rendez-vous était à 11h30. J’étais le dernier client de la matinée. Par conséquent, H… a eu toute la tranquillité et le temps nécessaires pour mener ses monstrueuses mutilations.

Je quitte les lieux vers 13h40. Je suis content de ne plus avoir cet appareillage métallique dans la bouche. Je remercie chaleureusement mon bourreau. Il a les yeux hallucinés de celui qui vient de prendre une dose de produit stupéfiant.

Deux semaines plus tard, je suis de retour sur le siège du tortionnaire. La prothèse provisoire a cassé. En l’ôtant, H… va découvrir qu’un des trois pivots est brisé au ras de la racine. Il m’avait pourtant annoncé le jour du crime qu’il les avait implantés de façon définitive. Mes doutes à propos de la santé mentale de J… H… commencent à se préciser. Je sors enfin et petit à petit de ma cécité émotionnelle.

COMPRENDRE – cliquer ICI.

CONNAÎTRE- cliquer ICI.

En cours de rédaction.